Vendredi 5 août 2005
II / Vers une banalisation du cinéma à la télévision

A/ Audimat, ton univers impitoyable !

    On assiste aujourd'hui à ce que l’on pourrait appeler une « banalisation du cinéma ou plutôt une démythification » , selon la formule employée par Jacques Buob et Pascal Mérigeau dans L’aventure vraie de Canal +. Il est, en effet, très difficile de faire une émission de cinéma, qui fait l’unanimité, et de se démarquer des autres émissions. On a pu le constater à travers les six années d’existence de Comme au cinéma.
    Cette banalisation a plusieurs origines, notamment la multiplication des émissions type talk-show, qui ont beaucoup de succès. Or celles-ci participent à la surenchère promotionnelle des films.
    Mais la principale cause de cette « démythification » se résume en une seule et même idée : on ne sait plus (ou on ne peut plus) parler du cinéma de manière cinéphilique tout  en faisant une émission qui marche en terme d’audience.
    La loi de l’Audimat a énormément changé la donne dans ce domaine. On est dans « le compromis permanent » parce qu’il faut être grand public, faire de l’audience. Résultat, il existe une frilosité flagrante à tenter de nouveaux concepts. D’où cette tendance à ne parler de cinéma désormais uniquement dans des émissions de divertissement. La conséquence dommageable est que le cinéma n’est plus appréhendé en tant qu’Art mais en tant que bien culturel… Ce qui fait toute la différence.


 1.  « Le compromis permanent »

    Depuis la privatisation de TF1 et la naissance de La Cinq (ces deux chaînes privées ont laissé la part belle aux annonceurs…), on a assisté petit à petit à une montée en puissance de la prise en compte de l’audience. Cette logique d’Audimat a fortement agi sur la télévision en général, et a nui en particulier à la qualité des émissions de cinéma. Il faut savoir que les premiers magazines de cinéma qui ont valeur de référence, aujourd'hui, n’avaient que peu de téléspectateurs.
    Je ne parle pas de Monsieur Cinéma qui était un jeu très populaire, mais toutes les émissions de cinéma y compris les grandes émissions mythiques, genre Cinéma, cinémas, rien ne marchait. A l’aune de l’audience, ce sont des émissions qui seraient pulvérisées aujourd'hui. Pour les émissions cinéphiliques, on est obligé d’être dans le compromis permanent.

    Tous le disent : il serait impossible aujourd'hui de faire une émission cinéphilique comme il en a existé dans les années 60. Même sur le service public, comme l’explique Don Kent qui a travaillé à l’époque pour Cinéma, cinémas, notamment. A cause de l’audience, à cause des annonceurs…
    C’est inconcevable [de proposer une émission comme Cinéma, cinémas aujourd'hui]. Et cela permet de mesurer la distance qui s’est creusée. Il n’y a pas de service public en dehors d’Arte et de France 5. France 2 et France 3 ont renoncé à leur mission (…) A partir du moment où il y de la publicité sur les chaînes, les diffuseurs sont obligés de jouer avec les annonceurs et l’Audimat pour tenir leur budget.

    Si le problème de l’audience est encore plus prégnant que pour d’autres types d’émissions, c’est qu’il y a un décalage entre le public de cinéma et le public de télévision. D’où d’ailleurs les difficultés rencontrées par l’équipe de Comme au cinéma. En début de saison, leur souhait était de faire une émission davantage destinée aux cinéphiles, avec plus de contenu. Mais en réalisant que cela pouvait restreindre le nombre de téléspectateurs concerné, le tir a, selon toutes vraisemblances, été réajusté.
    Dans un mémoire de maîtrise sur le rôle des « médiateurs du cinéma à la télévision », soutenu en 1987 à l'Institut français de presse (université de Paris-II), Christine Rosas pointait ce problème de cible.
Aux heures de grande audience, le public de télévision est bien plus large que le public du cinéma. Alors à qui s'adresser ? Aux cinéphiles ou à l'immense masse hétérogène de téléspectateurs, plus adepte de films sur petit écran que sur grand. La dernière solution est toujours retenue.
    C'est pourquoi on arrive à une véritable homogénéisation de l'information cinématographique. Sous prétexte de ne pas rebuter des millions de personnes déjà peu disposées à aller au cinéma, on évite de promouvoir des œuvres trop marginales qui, faute de médiatisation, auront encore moins de succès.
Il faut donc être « dans le compromis permanent » parce qu’on ne peut pas prétendre vouloir faire une émission cinéphilique pour le grand public, et inversement, faire une émission grand public pour les cinéphiles. Selon toutes vraisemblances, il faut faire un choix ; mais ce choix est toujours biaisé par la logique d’Audimat. Car qui dit cinéphile, dit faible audience, comme pour tout ce qui touche à la culture... Le cas Comme au cinéma l’illustre parfaitement, comme l’expliquait Michel Reilhac, directeur du cinéma pour Arte France, lors d’une table-ronde sur le cinéma à la télévision.
    Depuis que Michel Field anime cette émission, l’émission a perdu 5 points d’audience en moyenne, parce que c’est moins paillette, c’est moins glamour, c’est plus sur le contenu. Automatiquement mettez vous dans la peau des directeurs de programmes des chaînes (…), ils regardent ces chiffres. Leur préoccupation, c’est de faire en sorte que les téléspectateurs viennent sur notre chaîne et regarde ce que nous faisons. Systématiquement, lorsque l’on est sur une logique de contenu, une logique d’analyse, on fait des taux d’audience qui chutent.(…)
    On doit toujours faire le choix entre plus d’audience avec plus de superficialité, ou plus de contenu pour moins d’audience. L’équation est presque systématique.

    Tout serait donc question de dosage… Comme pour une recette réussie, il y aurait quelques ingrédients indispensables, à doser avec une extrême précision et avec maîtrise ! C’est vrai, mais c’est encore plus compliqué que cela. Le cuisinier n’est pas seul responsable. Autour de lui, il y a le restaurateur en chef, les restaurants concurrents et les fournisseurs !
    La difficulté d’une émission de cinéma réussie réside dans ce subtil mélange de rêve et d’accessoire. Le grand public doit y trouver son compte, mais on ne doit surtout pas tomber dans la facilité et les banalités sans intérêt. Elle doit dépasser le coté superficiel inepte au cinéma, mais ne doit pas tomber dans l’intellectualisme le plus élitiste.

    Voilà pourquoi on peut avoir tendance à penser que le problème est sans fin. Comment trouver ce « compromis » ? N’est-il pas plutôt question d’être fédérateur avant tout, comme le soutient Pierre Lescure, actuel présentateur de 24 1/2, la nouvelle émission de cinéma de France 5. « Il faut faire de l’audience donc il faut être fédérateur. Et être fédérateur, dans la situation de la télévision en France, ça veut dire être au maximum attrape-tout. » 
    « Attrape-tout », la formule n’est pas nécessairement péjorative. Seulement, elle prête à penser que la télévision veut ratisser large. Or, qui veut ratisser large tend à homogénéiser, à faire dans le consensuel (et c’est ce que l’on a vu avec Comme au cinéma ). Cela donne des produits lisses, sans aspérité, sans innovation.
Anne Andreu, respectée de beaucoup pour avoir participé à l’aventure Cinéma, cinémas notamment, en a fait les frais dernièrement avec Cinébus. Ce magazine proposé par France 5 n’a duré que le temps d’une saison, victime de la « dictature de l’Audimat », selon la formule consacrée.
    Lorsqu’il s’agit de parler politique, d’histoire, de patrimoine, de livres, de gastronomie, on le fait avec respect et compétence. Pas du cinéma. C’est la conclusion à laquelle je suis parvenue après trois ans passés à diriger des magazines sur le 7e art à France 5, accuse la journaliste Anne Andreu. La seule cible qui vaut, ce sont les 12-15 ans, voire les 8-12 ans. Ce qui implique de traiter juste de certains films. Dans Cinébus, on était ainsi obligé d’inviter les stars françaises des plus grosses conneries de la semaine.

    Ca n’est plus un scoop de dire que ce qui prime à la télévision, c’est de faire de l’audience, même sur le service public. En revanche, ce qui devient plus inquiétant, et cela a fortement influé sur l’histoire récente des émissions de cinéma, c’est qu’il est de plus en plus compliqué d’innover. Selon Alexandra Milgrom, « le mimétisme est un principe de base à la télévision. Les autres font de la daube, donc on fait de la daube ! » L’ancienne chroniqueuse de Comme au cinéma va plus loin, en expliquant que ce mimétisme provient d’une peur. C’est d’ailleurs pour elle l’une des raisons du changement de cap de Comme au cinéma :
"Le maître mot de cette émission, c’est contradiction. Tout de A à Z. Rien n’a été assumé. A cause des changements, ça s’est cassé la gueule. Comme un ami me le disait, ils ont eu peur de leur ombre. Je ne sais pas de quoi ils ont eu peur. Je crois que de manière générale, de toute façon, la télé manque de « couilles au cul » ! Pardon d’être familière, mais c’est vrai."

    Comme au cinéma s’est peu à peu orienté vers le divertissement, par peur d’innover, semble t-il. Comme si la nouvelle formule était trop risquée car elle changeait de ce que l’on pouvait voir à la télévision. Mais il se trouve que c’est le lot de beaucoup d’émissions aujourd'hui de faire dans le mimétisme (il suffit de prendre l’exemple de ces « grands classements » qui défilent sur nos écrans de télé presque toutes les semaines pour s’en convaincre...): on ne cherche même plus à faire dans la nouveauté. On fait du divertissement, du divertissement et encore du divertissement.
    Comme si le divertissement était la facilité… Pierre Dumayet, à qui l’on doit quelques émissions d’exception sur le livre à la télévision, confiait dans un entretien pour le journal Le Monde : « on distille du divertissement un peu partout, on cherche à noyer le poisson. Je ne suis pas certain que ce soit une réussite. Cela s'apparente à de la facilité, presque de la vulgarité !
    On va donc voir que, de plus en plus, pour entendre parler de cinéma à la télévision désormais, il faut regarder des talk-shows ou des émissions de divertissement. Les acteurs ne sont plus que de « la chair à spectacle » , comme les appelle Pierre Lescure, pour les plateaux de télévision.


2. La « peopolisation » du cinéma

    S’il est devenu si difficile ces dernières années de faire une émission de cinéma qui marche, c’est aussi parce qu’il est de plus en plus compliqué de se démarquer dans ce domaine. Et s’il est si difficile de se démarquer avec une émission de cinéma, c’est parce que les acteurs sont omniprésents à la télévision. La télé raffole de stars, or quoi de mieux que des stars de cinéma ? !   Le ciné, ça fait rêver ! Le ciné, ça marche ! Le ciné, ça fait vendre ! Le ciné, c’est le bon plan : tu viens dans mon émission et je te fais la promo de ton film !
    Le cinéma demeure pour la télévision un produit sûr, dont elle a besoin pour alimenter ses programmes. (…) Les acteurs de cinéma demeurent d’excellents « clients » pour les émissions télévisées. En ce sens, peu importe qu’ils « vendent » correctement le film en question, du moment qu’ils livrent un numéro propre à satisfaire les exigences de l’Audimat.

    « La promotion des films finit par servir la télévision davantage que le film lui-même », comme l’affirme Pascal Rogard, directeur général de la SACD (société des acteurs et compositeurs dramatiques).
    L’un des plus mémorables exemples en matière de promo télé restera sans doute la sortie du film Astérix et Obélix : mission Cléopâtre d’Alain Chabat. Ce film a rassemblé plus de 15 millions de spectateurs ! Une vraie réussite à tous points de vue. Mais il faut savoir que cette super production française a bénéficié d’une super promotion télé. Une promo que les chaînes de télé se sont arrachées. Il y avait un plateau en or à la clé : Chabat, Belluci, Debbouze, Depardieu, Clavier…
    Dans le cas d' Astérix et d'autres films comparables, il est assez simple de faire affaire : la distribution apporte à la télévision un plateau en or, garni de vedettes qui « font de l'audience », et, en retour, les émissions des Arthur et autres Drucker fournissent une publicité gratuite.
    Un tel échange économique n'est pas sans conséquences. « Les gens de cinéma ont toujours considéré qu'à partir du moment où le septième art offrait de belles audiences à la télévision, celle-ci ne pouvait pas en dire du mal », souligne Patrick Brion, responsable de l'unité cinéma de France 3.

    Avec ces méthodes donnant-donnant, le discours promotionnel s’est développé dans toutes les émissions parlant de près ou de loin de cinéma.  On en est venu peu à peu à ce que l’on appelle aujourd'hui la peopolisation du cinéma.
    Le phénomène de peopolisation du cinéma s’est vraiment développé à l’époque des années fastes de Canal +, fin 80 - début des années 90. L’expression s’est répandue plus tard avec la mode de l’infotainment, qui fait florès depuis quelques années. Il s’agit d’effacer les frontières entre information et entertainment (c'est-à-dire le divertissement).
    Nulle part ailleurs, l’émission phare de Canal +, a eu très souvent pour invités des cinéastes. L’une des premières émissions du genre à avoir autant recours à des acteurs ou à des réalisateurs pour animer l’émission. Mais quoi de plus logique de la part de la chaîne du cinéma ?
    NPA va (…) contribuer pour une large part à un phénomène, qui à terme, se révèlera dommageable pour le cinéma français.
    L’intérêt de l’émission est bien évidemment que ses invités soient appréciés des téléspectateurs. Mais les invités en tant que tels, bien davantage qu’en leur qualité d’acteur ou de cinéaste. Peu importe donc que telle personnalité soit une excellente actrice qui choisit ses rôles avec discernement ; mieux vaut qu’elle soit quelqu'un que l’on puisse aisément portraiturer façon de Caunes, avec qui il soit possible de nouer un dialogue de surface façon Gildas. (…) NPA ou le triomphe du « tout people ». NPA ou la négation de l’œuvre.

    Nulle part ailleurs n’existe plus, mais cette première véritable émission française d’infotainment sur une chaîne généraliste a ouvert la voie à un genre très à la mode actuellement.
    Fogiel, Ardisson, on ne compte plus les animateurs et les émissions qui mélangent les genres et qui se font une joie d’inviter des acteurs de cinéma. Michel Field reconnaissait d’ailleurs dans une interview sur Europe 1 que c’était une difficulté pour Comme au cinéma : « C’est vrai que quand je reçois Monica Belluci à Comme au cinéma, qui est a priori l’émission où elle doit être, et qu’elle est quatre jours avant chez Thierry Ardisson, c’est difficile. Chacun dans son propre créneau a ses propres difficultés. On ne peut pas non plus faire du cinéma sa chasse gardée. »
    Dans ces émissions, comme On ne peut pas plaire à tout le monde ou Tout le monde en parle, on parle entre autres de films bien entendu, mais le terme d’évocation semble plus approprié. La sortie d’un film ou d’un DVD n’est qu’un prétexte pour inviter (sans payer) une personnalité. Ce qui est important, c’est le « bon client », c’est de faire du people, et ainsi on obtient un bon divertissement. Et comme on l’a vu précédemment, le divertissement fait de l’audience, en tout cas plus qu’une émission de cinéma.
    A priori, ces émissions n’ont rien fait de mal. Elles ont droit d’exister comme tout autre divertissement, évidemment. Mais à y voir de plus près, ces émissions ont véritablement contribué à peopoliser le cinéma, à ne le réduire qu’à quelques stars et à quelques super productions. Les films « n’ont droit de cité à la télévision, du moins dans les émissions populaires jugées les plus importantes en vertu des critères de l’Audimat, que lorsque leurs acteurs intéressent la télévision ». 
    A terme, cela pourrait véritablement nuire à la représentation du cinéma à la télévision : cela pourrait donner une représentation qui ne rend pas compte de la diversité et de la richesse du cinéma, comme les émissions de cinéma des années 60-70 tendaient à faire. Une représentation qui ne chercherait pas à parler des films plus confidentiels. Une représentation qui se contenterait de ne parler que des blockbusters au plan média bien huilé . Une représentation qui, enfin, ne tiendrait plus compte de la valeur culturelle du film présenté, mais qui tiendrait plutôt compte de son impact économique.
    L’objectif premier du producteur de l’émission, donc de l’animateur, réside dans un souci d’audience télévisuelle, et seulement ensuite viennent les intérêts du film. Dans l’optique des intérêts télévisuels, l’attractivité de l’émission dépend de la nature (notoriété, attrait physique, intellectuel) et de la prestation des invités, mais sans rapport systématique avec le film.
     (…)Dans le discours produit sur le cinéma par la télévision, c’est sans conteste la nature commerciale de l’approche qui prime sur toute autre démarche, culturelle ou pédagogique.

    Le problème, au fond, c’est donc qu’aujourd'hui on ne considère plus le cinéma, le 7e art comme on l’appelle, comme de l’art, mais comme un bien culturel.


3. De la notion d’Art à celle de bien culturel

    Voilà donc où on en est aujourd'hui. La valeur marchande du cinéma prime sur la valeur artistique à la télévision. Car à la différence d’autres formes d’art, le cinéma est un bien culturel accessible à tous. Aujourd'hui quand on parle de films ou de livres à la télévision, on a dans l’idée de faire vendre, de donner envie au téléspectateur de payer pour sa place de cinéma (et de regarder le film en question à la télévision lorsqu’il passera sur la chaîne qui l’a coproduit…) ou de courir acheter le livre. Quand on s’intéresse à la peinture ou à la sculpture, mis à part peut être donner l’envie d’aller au musée, il n’y a rien à vendre au particulier.
    Peu importe si le film est bon, peu importe sa valeur artistique… On va parler en terme de film attendu, de film tout public, de film à tel ou tel budget. Très souvent actuellement, lorsqu’on présente un film, on va d’ailleurs nous parler en premier lieu de son coût, et de son succès, c'est-à-dire le nombre de spectateurs qui ont payé leur place pour le voir. Comme si le nombre de places vendues devenait un critère qualité… On peut rapprocher ce phénomène à celui des best-sellers dans le domaine des livres. Ce critère peut également être assimilé de celui du bouche-à-oreille, qui reste en toutes circonstances la meilleure façon de donner envie d’aller voir un film. Seulement, c’est un bouche-à-oreille biaisé par l’industrie du cinéma : quand un film est surexposé dans les médias et sur les écrans français, évidemment qu’il a des chances de faire de jolis scores et qu’on en entendra parler… (on reviendra plus en détail sur cette question un peu plus loin).
    Pierre Tchernia, qui a réalisé avec Monsieur Cinéma l’une des émissions les plus populaires sur le cinéma en France, semble regretter cette évolution dans son livre de souvenirs sorti en 2003, Magic Ciné.
    Je remarque que quand on parle de films nouveaux, aujourd'hui, à la télévision, on commence en général par dire : « Votre film a déjà fait 450 000 entrées en deux semaines. » C’est une information dont je faisais rarement état à l’époque. Il me semblait plus intéressant de parler du film que de son audience…, mais désormais on admire plus le succès que le talent.

    Il existe une confusion flagrante entre succès et talent, quantité et qualité. Comme l’expliquait la journaliste Pascale Clark, dans un entretien pour le journal Le Monde, « aujourd'hui, tout est jugé à l'aune du succès. On parle en termes d'Audimat, en nombre d'exemplaires vendus. Comme si la quantité était la preuve du succès. »
    Mais sérieusement, peut-on parler d’Art en terme de quantité ? !
Nul doute donc que le cinéma à la télévision n’est pas (ou plus) considéré comme un Art, mais comme ce qu’on pourrait appeler un bien culturel.
Alors à qui la faute ? La dérive a vu le jour progressivement avec l’avènement de la publicité, la culture de masse, etc., etc. Reste que la principale accusée n’est autre que la télévision. C’est tout au moins la déduction qu’on peut faire en se reportant à des ouvrages franchement « anti-libéraux ».
    A l’image de ceux de François Brune, collaborateur du Monde Diplomatique, qui s’est penché sur les effets de la publicité, notamment dans Les Médias pensent comme moi !
    Au fond, qu’il s’agisse de stars, de produits ou d’images, la télévision cultive chez les habitués une seule et même pulsion consommatrice. L’événement se consomme, le spectacle se consomme, le produit se consomme, les vedettes se consomment, les valeurs humaines se consomment : mêmes les discours dérangeants, mêmes les prophètes du monde, convertis en signes d’authenticité, se consomment entre un spot publicitaire et une chanson de variété, le tout relié par le bavardage d’animateurs qui s’imaginent incarner tous les publics.

    Évidemment, il s’agit ici d’un raisonnement qu’on pourrait juger extrémiste. Mais cette analyse a le mérite de nous faire réfléchir sur notre conception du cinéma. A y voir de plus près, on a parfois vraiment l’impression que le 7e art n’a plus rien à voir avec l’Art. Avec l’essor du DVD et la multiplicité de films sortant toutes les semaines, la question se pose d’autant plus. Pour le magazine Politis, ce sont les « effets de la mondialisation libérale ».
    On réduit les œuvres en bien de consommation, on fabrique des produits marketing parodiant une apparence artistique, avec l’exigence d’une rentabilité rapide et maximale.
    (…) Aujourd'hui, la sortie en salle de nombreux films n’a qu’une portée symbolique ou promotionnelle avant la diffusion télévisée, suivie de l’éventuelle commercialisation en DVD. 

    Ce qui reste encore à élucider, cela dit, est pourquoi il y a un tel décalage à la télévision entre la place que l’on accorde au cinéma et celle que l’on accorde au livre, par exemple. Catherine Clément pointait d’ailleurs ce décalage dans son rapport sur la culture à la télévision : elle écrivait que « l’existence même du littéraire » n’est pas « niée », « tandis que pour les films, tout s’équivaut et tout revient à tout. » 
    D’accord, livre et télévision n’entretiennent pas les mêmes relations ambiguës que cinéma et télévision. D’accord, le livre est beaucoup moins représenté à la télévision que le cinéma (Quoique ! Le livre est relativement bien loti comparé à d’autres arts comme la peinture ou le théâtre…) Mais pourquoi n’accorde t-on pas le même respect au cinéma que celui que l’on accorde au livre ?
    Selon Antoine Guillot, journaliste cinéma à France Culture, « ce qu’on peut faire pour le livre à la télé, on ne peut pas le faire pour le cinéma. A cause des lobbies du cinéma. Le cinéma est très organisé. Il y a une visibilité énorme. L’évolution de la considération pour le cinéma est à mettre en parallèle avec la montée en puissance de la télévision. Il y a des enjeux financiers : la télévision a les mêmes intérêts que le cinéma. » Et d’ajouter, « la critique est en recul de manière générale à la télévision. Il y a une méfiance vis à vis de la critique. » 
    La boucle est bouclée : si la télévision parle ainsi du cinéma, ce ne serait que pour une question d’intérêts. Et le milieu du cinéma est suffisamment organisé pour encourager la télévision à n’aller que dans le sens de la promotion. Télévision et cinéma partagent les mêmes intérêts, c’est donc du donnant-donnant. On verra d’ailleurs dans une dernière partie comment le milieu du cinéma peut s’organiser pour garder un œil sur les façons de faire de la télévision.
    Mais avant, arrêtons-nous une dernière fois sur la question de la critique de cinéma en télé. Une question fondamentale sur ce sujet.
    Si la critique de cinéma en télé n’a pas sa place, c’est peut être tout simplement parce l’on considère le cinéma comme un bien culturel. Il est logique de promouvoir un bien culturel, puisque, pour n’importe quel produit, on parle en terme de promotion ou de publicité (et pas de critique). Parallèlement, il est logique de critiquer l’Art car l’Art n’est pas à vendre : on défend un Art, on argumente à son sujet, mais jamais on ne cherche à le marchander.
    Si la critique de cinéma en télé n’a pas sa place, c’est aussi parce qu’il existe une idée reçue qui dit que la réflexion sur le cinéma à la télévision n’intéresse pas… Ben voyons !
    C’est une absurdité, mais pourtant c’est l’explication qui prévaut quand on se pose la question de la légitimité de la critique de cinéma à la télévision. « Pour ne pas parler des vraies raisons, avant tout économique, explique Élisabeth Quin (critique de cinéma sur Paris Première), les dirigeants de chaînes avancent l’alibi que la critique, c’est de la masturbation, ça n’intéresse pas le public. C’est faux, mais ils disent ce qui les arrange. »   A ce propos, souvenez-vous, Alexandra Milgrom, ex-chroniqueuse de Comme au cinéma, a été remerciée pour ce même prétexte : « ça n’intéresse pas le public ! ». Forcément, quand on s’éloigne du divertissement, ça n’intéresse pas !
    Ce qui est dommageable, c’est que pour ces raisons, on se prive d’une émission constructive, critique, polémique. Mais soyons sérieux, ça n’intéresse personne !
La profession et la télévision ont tort de penser qu’une bonne émission polémique irait à l’encontre de leurs intérêts. Bien au contraire !
    Dans Rive droite, rive gauche, les critiques (livre, théâtre, cinéma) pouvaient être férocissimes, mais leurs controverses intriguaient, amenaient du monde. Le milieu du spectacle regrette beaucoup cette émission. Ce n’est pas parce qu’on critique les politiques qu’on ne vote pas. Idem pour le cinéma : une grande chaîne pourrait monter une bonne émission ; ça ne changerait rien à sa politique et à ses choix de diffusion, mais globalement, ça servirait le cinéma et donc la télévision. Un bon débat bien mené, amène plus de spectateurs qu’il n’en dissuade. Vitalité, éventuellement virulence, voilà qui fait un bon « spectacle », que ce soit à la télé ou à la radio 

    Pour voir une émission de cinéma digne de ce nom, il va donc falloir prendre son mal en patience… Le discours promotionnel arrange la télévision, tout comme le milieu du cinéma. La critique, au contraire, ne fait les affaires de personne. Et de toute façon, le cinéma passe de plus en plus comme un bien culturel comme un autre. Donc la critique, qui est liée intrinsèquement à l’Art, n’a plus vraiment d’utilité… A moins de rétablir un certain respect pour le cinéma à la télévision. C'est-à-dire mettre un frein à sa « banalisation ou plutôt sa démythification ».

 retour à la page "La médiatisation du cinéma"

 

Attention, les numéros correspondants aux notes seront bientot ajoutés au texte...

[43]  BUOB Jacques, MERIGEAU Pascal, L’aventure vraie de Canal +, Fayard, 2001, p.96

[44]  Vous écoutez la télé,  France Inter, 24/04/2004
[45]  Mission culture, Le Monde Télévision, 3/04/2004
[46]  Défense et illustration du cinéma, Le Monde, Christine Rosas, 26/06/1988
[47]  Propos recueillis au Festival Premiers Plans d’Angers, 24/01/2004
[48]  Clap pour Field, L’Humanité, 27/09/2003, Mehdi Drici
[49]  Propos recueillis au Festival Premiers Plans d’Angers, 24/01/2004
[50]  Mission culture, Le Monde Télévision, 3/04/2004
[51]  Entretien avec Alexandra Milgrom
[52]  Il y a des modes en télé, une tentation de la vulgarité, interview de Pierre Dumayet, Le Monde Télévision, 13/07/2002
[53]  Propos recueillis au Festival Premiers Plans d’Angers, 24/01/2004
[54] Le mariage pervers du cinéma et de la télévision, Le Monde, Pascal Mérigeau, 6/04/1996
[55]  Opération Astérix, Le Monde Télévision, Francis Cornu, Sylvie Kerviel, 17/01/1999
[56]   Pour en savoir plus sur les conditions de promotion des films, cf. p.
[57] J. BUOB, P. MERIGEAU, op. cit., p.142
[58] Le Journal de la télé, Jean-Marc Morandini, Europe 1, 20/04/2004
[59] Le mariage pervers du cinéma et de la télévision, Le Monde, Pascal Mérigeau, 6/04/1996
[60] CRETON Laurent, op. cit., p.221 et 219
[61]   P. TCHERNIA, op. cit., p. 275
[62]   La télé raconte un autre monde que le mien, interview de Pascale Clark, Le Monde Télévision, 3/08/2002
[63]   BRUNE François, Les médias pensent comme moi !, Fragments du discours anonyme, Édition l’Harmattan, L’homme et la société, p.197
[64]  Culture, la logique marchande, Politis, Christophe Kantcheff, 22/08/2002
[65]  C. CLEMENT, op. cit.
[66]  Entretien avec Antoine Guillot
[67]  Télévision et cinéma, des liaisons ambiguës,  Le Monde Télévision, Martine Delahaye et Guillaume Fraissard, 7/05/2004
[68]  Télévision et cinéma, des liaisons ambiguës,  Le Monde Télévision, Martine Delahaye et Guillaume Fraissard, 7/05/2004
[69]  J. BUOB, P. MERIGEAU, op. cit., p. 96
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