I / De Monsieur Cinéma à Comme au cinéma :
quand la télé fait son cinéma
A/ Petite histoire des émissions de cinéma
à la télévision
Le cinéma est très présent, voire omniprésent, sur les chaînes hertziennes : une centaine de films par chaînes généralistes sont diffusés chaque année . Les émissions parlant de cinéma sont également nombreuses (talk-shows, divertissements, etc.). Chaque mois de mai, à la période du festival de Cannes, on frôle même l’asphyxie.
Mais à y voir de plus près, très peu d’émissions sont véritablement dédiées au 7e art. Les acteurs et actrices sont souvent invités sur les plateaux de télévision, pas de doute. Mais de plus en plus souvent pour ne faire qu’acte de présence (et surtout faire de la promo), et non pas pour parler de leur art, le cinéma, dans une émission prévue à cet effet.
Les magazines entièrement consacrés au 7e art, tel Comme au cinéma ou Grand écran, sont denrées rares, sur les chaînes généralistes. Et les quelques émissions rescapées font souvent l’objet de vives critiques . On leur reproche avant tout d’être trop grand public. Créer et faire durer une émission sur le cinéma est loin d’être chose aisée…
1. Que sont nos émissions de cinéma devenues ?
Il y a encore un an, une chaîne hertzienne proposait tous les jours un magazine de cinq minutes environ consacré au cinéma uniquement. Dernière émission du genre à être quotidienne. Jusqu’en juin 2003, Canal +, la chaîne du cinéma, avait son Journal du cinéma. Cette fenêtre quotidienne offerte à l’actualité du cinéma a disparu, laissant place, en septembre 2003, à une nouvelle émission hebdomadaire : Le Journal des sorties. Le Journal du cinéma a longtemps existé sous la coupe d’Isabelle Giordano (remplacé en 2001 par + de cinéma avec Philippe Vecchi). Se sont succédées ensuite, aux commandes du Journal du cinéma, Nathalie Cuman (qui n’a été que de passage sur la chaîne…) et Vérane Frédiani. Le Journal des sorties est désormais la seule émission sur le cinéma -en clair- sur Canal +. D’autres émissions existent dans la grille de Canal + (La Rencontre et C du cinéma, présenté par Laurent Weil), mais en crypté.
Il ne s’agit pas ici de faire un historique des émissions sur le cinéma de Canal +, ni de pleurer la disparition du Journal du cinéma. Il s’agit plutôt de faire un constat : les magazines sur le cinéma sont de plus en plus rares. L’arrivée des chaînes thématiques de cinéma a probablement accentué ce phénomène , mais n’allez surtout pas dire qu’elles sont seules responsables. Bien au contraire.
Les émissions de cinéma (d’une durée d’au moins 26 minutes) sur les chaînes hertziennes en clair, aujourd'hui, ne sont qu’au nombre de trois : Comme au cinéma, l’émission sur France 2 (un mardi par mois, en deuxième partie de soirée), Grand Écran sur M6 (émission hebdomadaire, programmée le dimanche à 11h), et 24 1/2, un jeu de connaissances sur le cinéma, proposé par France 5 (le mercredi à 15h) .
A vrai dire, la rareté des émissions de cinéma à la télévision n’est pas un phénomène complètement nouveau. Le cinéma, même s’il est un thème porteur, n’a jamais vraiment eu la place qu’il méritait dans les grilles des programmes, dans le cadre d’émissions lui étant consacré.
Mais désormais, il faut ajouter à la rareté une grande instabilité : il devient de plus en plus difficile d’installer une émission de cinéma, et de la faire durer.
Certaines émissions n’existent que le temps d’une saison. On les oublie aussi vite qu’elles ne sont apparues. L’exemple de La Cinquième- France 5 est d’ailleurs caractéristique. En l’espace de quatre ans, quatre nouvelles émissions ont vu le jour, depuis 2000 : Absolument cinéma, Après la sortie, Cinébus, et la dernière née, 24 1/2, présentée par Pierre Lescure (qui ne devrait pas être reconduite en 2004-2005). Les concepts, tout comme les présentateurs, sont devenus interchangeables (Qui se souvient, par exemple, aujourd'hui que Ruth Elkrief a présenté une émission de cinéma sur la cinquième chaîne ? !).
Plus que d’un phénomène de rareté, il faudrait en fait plutôt parler d’un appauvrissement. Pour le démontrer, on peut se reporter à La Nuit et l’été , le rapport de Catherine Clément destiné au service public. Pour elle, les émissions mythiques sur le cinéma, comme il en a existé sur le service public, ont tout simplement disparu : "Hormis les diffusions [de films], on parle de la sortie des films. A la va comme j’te pousse, avec des bandes annonces qui passent affreusement mal, en exhibant devant un public chauffé des stars, mais enfin, on parle vaguement des films - moins bien que dans la regrettée émission dite « culte », Les Dossiers de l’Ecran, ou, dans un autre genre, Cinéma Cinémas." 5
A croire que les émissions marquantes sur le cinéma, comme Monsieur Cinéma de Pierre Tchernia ou Cinéastes de notre temps de Janine Bazin et André S. Labarthe, appartiennent au passé…
2. Retour vers le passé
Les émissions sur le cinéma ont commencé à fleurir sur le petit écran dès le début des années 60, soit très peu de temps après les débuts de la télévision. La télévision, qui est depuis sa démocratisation accusée de vider les salles obscures, avait pour mission de faire connaître, découvrir le cinéma, et pas seulement son actualité. « Il y a eu une époque de vraie curiosité pour le cinéma dans les années 60, explique Serge Toubiana, actuel directeur de la Cinémathèque. Il y avait un souci de la télévision de se mettre au service du cinéma. »
La télévision s’est efforcée de mieux faire connaître le 7e art à son public, écrivait René Bonnell, actuel directeur de la stratégie des programmes de FranceTélévisions. "Les émissions consacrées à ce sujet ont été nombreuses dans leur conception et variées dans leurs objectifs. Cette diversité dissimule l’absence d’une réelle politique dans ce domaine, tant le sort du cinéma sur le petit écran a dépendu des opportunités politiques du moment, de la personnalité et des conceptions des nombreux responsables qui se sont succédés aux divers postes d’autorité concernés. Rétrospectivement, domine une impression de désordre dans les initiatives et, quelques exceptions brillantes mises à part, de routine dans les procédés."
Ces quelques lignes, extraites d’un ouvrage de référence sur l’économie du cinéma (il s’agit en fait d’une thèse de fin d’études qui a été publiée), ont été écrites il y a plus de 25 ans. René Bonnell y mettait déjà en avant une diversité et une inégalité des initiatives en matière d’émissions sur le cinéma.
Aujourd'hui, seules quelques émissions restent dans les mémoires. A commencer par Monsieur Cinéma. Peut être l’émission la plus populaire sur le cinéma qui n’ait jamais existé. Ce jeu sur le cinéma de Pierre Tchernia, crée en 1966, avait ouvertement été lancé dans le but d’encourager à fréquenter les salles obscures.
Au départ, l’émission ne s’appelait pas Monsieur Cinéma. Elle commença sous un autre nom : 7e Art, 7e Case. Il s’agissait d’une sorte de jeu de l’oie dont Jacques Rouland fut le premier à réaliser qu’il était perfectible… Et ce fut Monsieur Cinéma, le duel entre deux candidats : sept questionnaires de sept questions séparés par cinq extraits de films et l’interview d’un invité. Un gagnant, un perdant, mais parfois deux vainqueurs ex-aequo qui se retrouvaient la semaine suivante.
"(…) Monsieur Cinéma, avec quelques variantes (Le Dernier des cinq, Ces messieurs nous disent), fidèle au jeu de questions, a duré quatorze ans - de 1966 à 1980. Ensuite pendant sept ans, nous avons continué à servir le cinéma en réalisant des émissions en public à l’Empire, jouant à des énigmes avec les vedettes invitées. Le temps des mémoires mémorables était passé. Ce fut Jeudi Cinéma, puis Mardi Cinéma.
(...) Nous avons réalisé des émissions sans faire de cours ex cathedra, en restant souriants et en expliquant toujours qu’il valait mieux aller voir un film de cinéma dans une salle de cinéma qu’à la télévision que c’était fait pour ça. "
Autre émission à avoir marqué son temps pour sa longévité et sans doute son originalité : Cinéastes de notre temps de Janine Bazin et André S. Labarthe. Créée à l’origine pour le service de recherche de l’ORTF, une soixantaine de numéros ont été produits entre 1964 et 1972. Interrompue jusqu’en 1980, une nouvelle série d’émissions, au concept légèrement modifié, fut relancée sous le nom Cinéma, de notre temps. L’idée consistait à « demander à de jeunes cinéastes de mettre en scène de vrais films sur des auteurs reconnus, vivants ou morts (…). Ainsi (…) Jacques Rivette fit Renoir, Rohmer Dreyer, Jean-André Fieschi Pasolini. La liste est longue, et chacune de ces rencontres, de styles, de générations, reste un grand moment de cinéma. »
Sans oublier, Cinéma, cinémas de Michel Boujut, Claude Ventura et Anne Andreu, qui se voulait une émission de création ayant pour prétexte le cinéma, La Séquence du spectateur de Claude Mionnet, et Pour le cinéma de Frédéric Rossif et Robert Chazal. Ce sont quelques une des émissions à avoir leur place dans l’histoire des magazines de cinéma.
Ces dernières années, les rares émissions à avoir marqué, pour leur capacité d’innovation, sont Le fameux Divan d’Henri Chapier (de 1987 à 1994), M6 aime de Martine Jouando (créée en 1987) et Absolument cinéma de Anne Andreu (en 2000). M6 aime était « un mélange d’actualité, organisé sans concession, dans la lignée de Cinéma, cinémas, avec des moyens plus modestes. » Absolument cinéma était « un vrai magazine de cinéma à la télé » , selon Sébastien Homer de L’Humanité. Une émission qui voulait décortiquer le cinéma et donc être pédagogique.
En tout cas, s’il n’y avait qu’une émission à retenir, ne serait-ce que pour l’exemple, ce serait Le Masque et la plume. A l’origine, Le Masque et la plume est une émission de radio, diffusée sur France Inter. C’est une émission culturelle de référence, réputée pour la virulence de ses critiques, et notamment ses critiques de cinéma. En 1976, on tenta de porter au petit écran cette émission qui avait (et a toujours) un public fidèle à la radio : l’expérience dura trois mois, de janvier à mars 76 ! « Cette émission ne fut pas maintenue à la demande de la profession qui la jugeait trop « anti-publicitaire » pour certains films », comme l’explique René Bonnell.
Jusque là, le discours était clair : les émissions sur le cinéma à la télévision avaient pour but premier de renflouer le nombre de spectateurs en salle (chiffres en déclin depuis les années 60). La question de la critique ne se posait pas, en tout cas pas comme aujourd'hui. On parlait même sans honte de « propagande en faveur du cinéma »13. Les émissions comme Monsieur Cinéma ou Pour le cinéma avaient été créées dans le but de montrer la richesse et la diversité du 7e art et étaient avant tout appréciées pour leur originalité, leur volonté d’instruire les téléspectateurs.
Mais le débat sur la critique existait déjà évidemment : il est apparu dès que la télévision a commencé à diffuser des films de cinéma. Le problème était sous-jacent: la courte expérience du Masque et le plume en témoigne.
A priori, la critique de cinéma, comme on l’exerce en radio ou dans la presse spécialisée, n’est pas possible : critique et télé ne feraient pas bon ménage… Mais, on ne peut évidemment pas se contenter d’un raisonnement réducteur à ce sujet. Il convient donc de s’arrêter sur la notion d’information sur le cinéma à la télévision pour mieux comprendre l’histoire des émissions de cinéma à la télévision, et ainsi les difficultés qui y sont liées.
3. Aux frontières de l’information
Il peut paraître simpliste de se poser la question de la différence entre critique, information et promotion. Cette distinction a pourtant toute son importance : on va voir que la confusion des genres existe véritablement et qu’elle a entraîné un certain nombre de dérives dans ce domaine à la télévision, en ce qui concerne les émissions de cinéma. Cette confusion a accru la complexité de faire une émission de cinéma aujourd'hui.
Pour aller à l’essentiel, on dit souvent que la critique pure et dure (c'est-à-dire l’exercice voué à l’information et à l’évaluation selon certains critères du jugement esthétique, comme le vrai, le beau… ) n’est pas possible à la télévision, en tout cas sur les chaînes hertziennes. C’est ce que soutiennent nombre de journalistes de cinéma comme Élisabeth Quin (critique de cinéma sur Paris Première). Elle est une des rares journalistes à oser la critique de cinéma à la télévision, mais sur le câble : « Pour l'instant, la liberté de ton en matière de critique de cinéma à la télé n'est pas envisageable ailleurs que sur une chaîne câblée ! » D’autres, comme Isabelle Giordano (lorsqu’elle présentait encore Le Journal du Cinéma sur Canal +), se retranchent derrière l’idée que la critique n’est pas faite pour la télévision :
La critique, ce n'est pas un genre pour la télévision. La télé ne permet pas de développer une réflexion poussée. C'est un univers de sensation et d'émotion qui fait réagir les gens à chaud. Heureusement il y a la presse écrite en complément. Quand je vois un film critiqué intelligemment dans un journal, je me dis que c'est mieux que d'exécuter le même film en vingt secondes à la télé. Ce n'est pas notre objectif.
Pour Laurent Weil (présentateur de C du cinéma sur Canal +), « la télévision, n’est pas le lieu pour faire de la critique. Ce que l’on veut à la télé, c’est de l’image avant toute chose. »
Que la critique ne soit pas possible, soit ; mais que la promotion prenne le pas sur l’information, voilà tout l’enjeu du débat. Communication et information finissent par avoir des contours flous.
Bien sûr, la critique n’est pas un passage obligé. On ne demande pas aux journalistes de critiquer pour le plaisir de critiquer : on sait que certains y prennent un malin plaisir. On a encore pu le constater, en 1999, lorsque le réalisateur Patrice Leconte fut à l’initiative d’une contestation de certaines pratiques des critiques de presse écrite. La question qui se pose est plutôt celle de l’information. Informer comme le ferait tout bon journaliste. Informer honnêtement, sans langue de bois.
Qu'on se le dise : silences, demi-mots, contournements valent sévères réprobations ! " Si je suis enthousiaste, je parle de "coup de cœur". Dans le cas contraire, de "tour d'horizon " ", explique [Frédéric] Lopez [ancien présentateur de Bouche à oreille sur France 2]. Subtil.
C’est en quelque sorte le « règne du sujet-verbe-compliment » qui prévaut à propos du cinéma à la télévision, selon la formule de Bernard Briançon, ancien journaliste à LCI.
On emploie d’ailleurs fréquemment le terme de promotion dès qu’il s’agit de parler de cinéma à la télévision. L’ « information », dans de nombreux cas, s’apparente en effet au discours publicitaire, qui consiste à mettre en avant les qualités uniquement (ce qu’on appelle dans le jargon l’argumentation one-sided).
La démarche de « promotion » correspond à une dénomination originale qui recoupe les actions de communication sur la sortie des films, hors achats d’espaces publicitaires payants. La promotion des films à la télévision se distingue (…) par un positionnement flou, à mi-chemin entre les relations publiques et le reportage journalistique. Elle se différencie de la publi-information par sa gratuité, mais s’en rapproche à travers la démarche d’adhérence systématique au film. On pourrait donc la qualifier de « publi-reportage déguisé ».
Catherine Clément parle, elle, de « cirque promotionnel ». En plus d’être de plus en plus rares, et de plus en plus instables, les émissions de cinéma adoptent donc quasiment systématiquement un discours promotionnel. C’est un reproche qui est fait à la télévision, et tout particulièrement aux émissions Grand écran sur M6 et Comme au cinéma sur France 2.
retour à la page "La médiatisation du cinéma"
Attention, les numéros correspondants aux notes seront bientot ajoutés au texte...
Propos recueillis au Festival Premiers Plans d’Angers, 24/01/2004
BONNELL René, Le Cinéma exploité, Seuil, 1978, p. 101
TCHERNIA Pierre, Magic Ciné, Fayard, 2003, p. 268 à 275
JOURNOT Marie-Thérèse, Le vocabulaire du cinéma, Nathan, 2002
Portrait d’Élisabeth Quin, L’insoumise, Le Monde, Alain Constant, 7/03/1999
Isabelle Giordano : « Heureusement que Canal défend le cinéma d'auteur », Le Monde, Jacques Buob, 29/03/1998
Vous écoutez la télé, France Inter, 8/05/2004
Quand la télévision parle de cinéma, Sujet-verbe-compliments...,Télécinéobs, Véronique Groussard
Vos commentaires