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4e festival De l’Encre à l’écran

Publié par tronche de cinoche sur 7 Juin 2005, 22:00pm

Catégories : #Mes festivals

30 mars au 3 avril 2005
Tours

 

Depuis quatre ans, le festival De l’Encre à l’écran réunit cinéastes et écrivains pour fêter la rencontre entre la littérature et le cinéma, le passage de l’encre à l’écran. Rétrospectives à thèmes, films inédits, ciné-concerts, documentaires et conférences : une programmation souvent décalée et de qualité. A l’honneur cette année, William Shakespeare et Jules Verne. Et la BD qui fait son apparition au sein de la compétition.


COMPTE RENDU
Au terme élitiste, on préfèrera l’expression haut de gamme. Moins péjorative, moins sectaire pour parler d’un festival qui peine encore un peu à attirer les grandes foules. Pas facile, en effet, d’imposer une manifestation qui ne propose que des films adaptés d’œuvres littéraires. A une époque où on lit peu, une époque où les livres sensation sont best-seller, aux dépens d’une littérature plus classique. Bref, le festival De l’Encre à l’écran est comme un défi.
Au terme de sa 4e édition qui s’est déroulée le dernier week-end de mars à Tours, le festival paraît plus installé et moins fouillis. D’abord, le public est de plus en plus nombreux d’édition en édition, grâce notamment à l’accent qui a été mis pour attirer un public jeune et / ou scolaire. Les personnalités à faire l’honneur de leur présence aux festivaliers sont aussi plus variées et fédératrices : de Marie-Anne Chazel à Emmanuelle Béart, de Guillaume Laurant (scénariste du futur film d’Alain Chabat sur le Marsupilami) à Gilles Taurant (scénariste de prédilection d’André Téchiné). Enfin, la programmation est toujours plus cohérente, intéressante et décalée : un mélange subtil entre des auteurs populaires et des films rares (et inversement).

 

Shakespeare comme s’il en neigeait…
En ouverture cette année était projeté Falstaff d’Orson Welles. Un film tourné vingt ans après Citizen Kane, en 1965, adapté de quatre pièces de William Shakespeare. Falstaff a été choisi pour donner le coup d’envoi à la première thématique de la 4e édition du festival. L’œuvre de Shakespeare était sous les projecteurs avec un choix très vaste d’adaptations, parfois de la même pièce par différents  réalisateurs : Roméo et Juliette (Robert Wise avec West Side Story, Ernst Lubitsch avec Roméo et Juliette dans la neige), Hamlet (Franco Zeffirelli, Laurence Olivier, Grigori Kozintsev avec Iosif Shapiro), Mac Beth (Orson Welles, Roman Polanski, Akira Kurosawa avec Le Château de l’araignée), Beaucoup de bruit pour rien (Kenneth Branagh), Jules César (Joseph L. Mankiewicz), Henri V (Laurence Olivier), Le Roi Lear (Hakira Kurosawa avec Ran, Grigori Kozintsev) et Othello (Orson Welles, Sergei Youtkevitch).
Mention particulière pour le Roméo et Juliette de Lubitsch : la projection de ce film muet de 1920 était accompagnée de l’Octuor de France, qui jouait la bande-son -une musique spécialement composée postérieurement au film par Antonio Coppola- en direct, sous les yeux du public. C’est la formule du ciné-concert, connue sous le nom de « projections-concerts » à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes notamment. Une formule-succès : pour le pastiche de Lubitsch du classique de Shakespeare, il y avait près de 2000 personnes dans la salle ! Dans cette version loufoque de Roméo et Juliette, l’action se passe en Autriche, dans un petit village enneigé. Les Capulet et les Montaigu se présentent comme des caricatures d’Autrichiens avec ventre bedonnant, chapeau et salopette ! Le film paraît d’autant plus fantaisiste avec l’accompagnement musical de l’orchestre, la musique n’hésitant pas à insister sur les gimmicks des personnages ou les scènes d’action.

 

Bon anniversaire, Jules !
Pour célébrer le centenaire de sa mort, une rétrospective était également consacrée à Jules Verne. Sur le même principe que Shakespeare, une petite dizaine de films ont été sélectionnés pour rendre hommage à l’auteur qui fait encore rêver les jeunes d’aujourd'hui et d’antan. De Michel Strogoff de Victor Tourjansky à Voyage au Centre de la terre d’Henry Levin, des Indes noires de Marcel Bluwal au Dirigeable volé de Karel Zeman. Comme pour la rétrospective Shakespeare toujours, des conférences proposant une réflexion sur le passage de l’encre à l’écran étaient proposées par des universitaires essentiellement. Pour Verne, il s’agissait de savoir si Jules Verne était véritablement un auteur pour la jeunesse. Une question qui s’éloigne un peu du cinéma, mais qui montre que justement De l’Encre à l’écran n’est pas qu’un festival de cinéma et qu’il s’attache à comprendre la littérature, en tant que terreau fertile pour le 7e art. Pour Shakespeare, le propos était un peu plus centré sur l’esthétique cinématographique, en s’intéressant à la difficulté d’adapter du théâtre à l’écran. En question donc, l’inévitable problème du simple théâtre filmé ou du film pouvant « trahir » l’œuvre originelle. Pour illustrer le propos, les festivaliers étaient invités à voir Le Château de l’araignée de Kurosawa et Mac Beth de Welles pour constater les divergences qu’il peut y avoir d’une adaptation à une autre. Il y a un monde entre ces deux films puisque Kurosawa transpose l’histoire de Mac Beth dans le Japon du XVIe siècle tandis que Welles reste à peu près fidèle à la pièce ! Le débat a pris une tournure intéressante lorsque la question de la subjectivité inhérente au film a été abordée : il y a une dimension subjective au cinéma qui n’est pas possible au théâtre. L’esthétique et les codes de narration que le réalisateur va décider d’employer ne peuvent pas exister au théâtre. Selon Sarah Hatchuel, maître de conférence à Paris I, il y a notamment « une tension entre ce que le film montre et ce qu’il garde caché. C’est le mode de la dissimulation progressive. »

 

Du nouveau, du court, du doc et des bulles
Pour revenir à la compétition, une nouvelle catégorie a été ajoutée cette année. Au court métrage, au documentaire et au roman est venu se joindre un prix consacré à la meilleure bande dessinée adaptable à l’écran. Un choix dans la politique d’ouvrir davantage le festival à un jeune public. Treize BD ont été retenues, notamment Lady S. de Jean Van Hamme et Philippe Aymond et La Malle Sanderson de Jean-Claude Götting, qui a remporté le prix cette année.
Côté court, le jury présidé par Claude Pinoteau devait choisir parmi six courts métrages, tous français. Parmi eux, la première expérience de réalisation de Mathieu Simonet, plus connu en tant qu’acteur (La Bande du drugstore de François Armanet).
Le documentaire mettait la littérature à l’honneur bien sûr : de Mary Shelley (film qui a remporté le prix cette année) à Howard Fast (un « rouge » né à New-York en 1914, qui a écrit entre autres Spartacus).
Enfin, hors compétition, cinq long métrages inédits : Les Amantes de Joël Jouanneau et Isabelle Marina (France) ; Novecento : Pianiste de Frank Cassenti (France) ; The Saddest music in the world de Guy Maddin (Canada) ; Le Thé d’Ania de Saïd Ould-Khelifa (Algérie, France) ; Un Fil à la patte de MIchel Deville (France). Ce dernier était proposé en clôture du festival, en présence de deux de ses acteurs : Tom Novembre et Emmanuelle Béart.

 

Fieschi et Béart réunis
Emmanuelle Béart, vice-présidente de l’association organisatrice du festival, était également là pour la clôture pour remettre un prix hommage au scénariste Jacques Fieschi. « Quatre fois, il m’a donné la vie, quatre fois envie » a confié Béart au moment de remettre le prix : dans Quelques jours avec moi, Un Cœur en hiver, Nelly et Monsieur Arnaud et Les Destinées sentimentales. « C’est une relation très étrange entre le scénariste et l’acteur, a t-elle poursuivi. L’acteur cherche à s’accaparer ce texte et peut même oublier par qui il a été écrit. » Un beau moment du festival, en tout cas, que de voir réuni ces deux fidèles de Claude Sautet.
Jacques Fieschi était donc l’invité d’honneur de cette édition. Une nuit, en sa présence, lui était consacrée avec au programme Police de Pialat, L’Adversaire de Garcia et Un cœur en hiver de Sautet. Il a parlé de son métier, raconté des anecdotes de tournage et aussi parlé de sa relation avec les acteurs (lire portrait et interview de Jacques Fieschi).

 

Astruc, le sage
Enfin, un mot sur la master class (ou conférence de maître) d’Alexandre Astruc. Les organisateurs du festival continuent sur leur belle lancée d’inviter des cinéastes rares et de renom pour cet exercice. Volker Schlöndorff avait longuement commenté l’année dernière son travail sur l’adaptation du livre de Gunther Grass, Le Tambour. Alexandre Astruc, père de la célèbre formule « caméra-stylo », a choisi de parler de son idée, sa conception du cinéma, en s’appuyant sur certains de ses films : Le Rideau cramoisi, Le Puits et le pendule, La Proie pour l’ombre, Éducation sentimentale. On sentait dans sa présentation une amertume certaine pour le cinéma d’aujourd'hui. Pour le cinéaste et ancien rédacteur des Cahiers du Cinéma, « le cinéma est pratiquement mort ». « Je dis ça la mort dans l’âme. Actuellement, il y a trop d’images, trop de mauvaises images, trop de déferlement d’images. Si par miracle, il y avait quelqu'un à faire quelques belles images, ce serait noyé dans ce déballage d’images. » Une belle leçon de choses du maître Astruc, citant à foison écrivains et cinéastes, racontant anecdotes sur anecdotes, dont on pouvait ressortir amer mais plus riche. (lire portrait d’Alexandre Astruc)
Voilà le festival De l’Encre à l’écran dans toute sa diversité : des moments d’émotions, de réflexion mais aussi de rires bien sûr. Comme au cinéma.


 

Au programme de l’édition 2005

Rétrospective de William Shakespeare et Jules Verne

Hommage au scénariste Jacques Fieschi

Master class du cinéaste et critique Alexandre Astruc

Films muets en musique : Roméo et Juliette dans la neige d’Ernst Lubitsch et The Kid brother de Jay Howe et Ted Wilde

Longs métrages inédits hors compétition : Les Amantes de Joël Jouanneau et Isabelle Marina (France) ; Novecento : Pianiste de Frank Cassenti (France) ; The Saddest music in the world de Guy Maddin (Canada) ; Le Thé d’Ania de Saïd Ould-Khelifa (Algérie, France) ; Un Fil à la patte de MIchel Deville (France)

Présentation de scénarios avec Bernard Cohn, Fatiha Dahmani, Pierre Laur, Pierre Leroux et Politique Cruchten

Passages (des acteurs, des réalisateurs, des scénaristes, des écrivains parlent de leur relation au cinéma et à la littérature pendant une dizaine de minutes) avec Maria de Medeiros, Yves Boisset, Marcello Mazzarella, Tom Novembre, Franca Maï, Pierre-Loup Rajot et Dominique Sampiero

Séance pour les écoles maternelles et primaires : Le Sortilège des trois lutins de Karel Zeman et Le Dirigeable volé de Karel Zeman

Projections en plein air : Ran d’Akira Kurosawa et West Side Story de Robert Wise

Exposition « Federico Fellini, dessinateur » au château de Tours


Palmarès 2005

Prix Lanterna Magica du documentaire (remis par Yves Boisset et Noëlle Châtelet) : Mary Shelley de Guylaine Dionne (Canada)

Prix Lanterna Magica du court métrage (remis par Claude Pinoteau et Marie-Anne Chazel) : Les Princesses de la piste de Marie Hélia (France)

Lanterna Magica d’honneur (prix remis par Emmanuelle Béart) : Jacques Fieschi pour sa carrière de scénariste

Prix Lanterna Magica du meilleur roman adaptable à l’écran (remis par Catherine Corsini et Gérard Desarthe) : La Femme qui attendait d’Andreï Makine

Prix Lanterna Magica de la meilleure bande-dessinée adaptable à l’écran (remis par Guillaume Laurant et Jean-François Lepetit) : La Malle Sanderson de Jean-Claude Götting (France)

Le prix de l’écran à l’encre a récompensé trois étudiants sélectionnés pour participer à un atelier d’écriture critique de cinéma, sous la direction de Pascal Mérigeau, journaliste au Nouvel Observateur (remis par Pascal Mérigeau)

 

Site du festival

www.encre-ecran.com

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