Les Nouveaux Cinéphiles

Du court au long, coups de coeur et découvertes cinéma


César 2016 : la lettre ouverte du réalisateur Philippe Barassat

Publié par Les Nouveaux Cinéphiles sur 8 Décembre 2015, 21:00pm

Catégories : #News

César 2016 : la lettre ouverte du réalisateur Philippe Barassat

Philippe Barassat, réalisateur d'Indésirables, sorti sur quelques écrans cette année, nous a fait parvenir une longue lettre ouverte que nous vous proposons de lire en intégralité. Dans cette tribune, le cinéaste regrette que l'Académie des César ne veuille pas assouplir son règlement pour que les films plus fragiles puissent être vus par les votants, et plus largement la difficulté de financer, valoriser et promouvoir un certain type de cinéma dit fragile...

Voici son courrier :

"Madame, Monsieur,

Comme chaque année, le vote des César aura lieu sans que les votants aient eu la possibilité de voir la totalité des films. Certains films seront de fait exclus de cette reconnaissance ou de cette compétition. Ce sont pourtant ces films qui auraient à gagner à être reconnus ou mis en avant, des films sans moyen, et dont le budget ne permet pas de payer le ticket d'entrée de la compétition, 7000 euros pour figurer dans le coffret.

Pour ce qui est du mien, "Indésirables" avec Jeremie Elkaïm et Béatrice de Staël , cette somme représente le budget même du film. j'ai demandé à plusieurs reprises à l'Académie, via son président, Alain Terzian, puis via le comité d'administration, une dérogation afin soit de payer beaucoup moins soit être mis gratuitement dans le coffret, mais cela m'a à chaque fois été refusé. J'ai argué qu'il n'était pas normal que les votants ne puissent voir tous les films, qu'il n'était pas normal que le ticket d'entrée soit le même pour un film à 100 000 euros et pour un film à 12 millions d'euros, encore moins pour un film à 10 000 euros. J'ai proposé vainement que le conseil d'administration soulève la question et qu'on place une barre artificielle à 100 000 euros afin que la prise en charge dans le coffret soit financée par les films les plus riches.

Comme cela doit représenter une dizaine de films en France, j'ai calculé que le coffret reviendrait alors à 35 euros de plus, soit 7035 euros au lieu de 7000. Effort que pourrait supporter les films normalement financés. J'ai également proposé de fabriquer moi même les 5000 exemplaires du dvd (ce qui ne me couterait, pour la même qualité, que 1000 euros au lieu des 7000 auxquels prétend l'Académie). Enfin j'ai proposé que dans le cas exceptionnel de ces films soit, pour eux, rajouté un lien viméo (gratuit) dans les courriers aux membres des Césars. Même refus systématique.

J'ai fait valoir que ces films ne pouvaient pas être supposé mauvais d'emblée. Il y a deux ans " Rengaine" qui a pu passer entre les mailles du filet et qui a été fait dans ces mêmes conditions, a raflé deux César. J'ai rappelé que de nombreux cinéastes d'importance, d'Almodovar à Lynch, ont commencé ainsi et que la pauvreté d'un budget n'était pas synonyme de pauvreté artistique.

Afin de défendre le mien, j'ai parlé de la quasi unanimité de la critique lors de sa sortie et des premiers prix qu'il avait gagné en festival. Mais aucun de ces arguments n'a porté.

Cela me semble très emblématique de notre univers cinématographique et de la politique culturelle qui le régit. Il est important que les membres des Cesar soient au courant qu'on ne leur donne pas la possibilité de voir tous les films, que certains sont mis de côté alors qu'ils pourraient bénéficier d'un intérêt et d'une reconnaissance que leur peu de distribution en salle (une dizaine de salles pour le mien, dont parfois des salles à une séance par jour) n'a pu permettre. Enfin c'est du renouveau même du cinéma dont il est question.

Aujourd'hui la télévision, aidée par les subventions du CNC, est le principal et décisif producteur du cinéma. Je dis "aidé" parceque lorsque vous avez une subvention du CNC (dans les 400 000 euros pour un long métrage), cette somme ne peut légalement constitituer que 50% du budget total, reste donc à trouver l'équivalent, c'est à dire forcément une télé, les soficas n'entrant pas si il n'y a pas de télé. En ce sens au lieu de respecter sa vocation première qui est d'aider un cinéma différent et qui ne pourrait exister dans le contexte du marché, le CNC aide les films fabriqués avec la télévision, et ces aides , dans la majorité des cas, constituent donc une aide détournée au financement télé.

Faire ces films hors télé, c'est à dire hors système , c'est aussi faire des films dont l'aspect consensuel n'est pas le plus évident, traiter des thèmes osés ou dérangeants, innover dans des styles nouveaux et originaux, etc... (Pour rappel, Indésirables , traitait de la prostitution et tout particulièrement de la prostitution avec des personnes handicapées, et enfin ces personnes handicapées n'étaient pas forcément que gentilles, toutes choses qui ne sont pas immédiatement consensuelles). Très difficiles à faire, ces films sans argent, réclament une implication totale de ceux qui y participent: pas de rémunération, équipes et acteurs non payés, qui risquent aussi de partir s'ils trouvent un plan payé, pas d'aide ni de sponsor car le film n'a pas de télé, et donc tout coute beaucoup plus cher et réclame donc pour y parvenir un maximum de préparation, de ruse, et de remise en question.

Hélas quand de tels films sont faits, ils sont victimes d'une double peine. Ils ont été beaucoup plus durs à faire que les autres mais en plus ils n'ont pas les mêmes droits que les autres. Sans agrément (qui n'est donné qu'aux films où tout le monde a été rémunéré) ils ne bénéficieront pas des subventions à la distribution, ni n'entreront dans le quota des films français achetés par la télé. En conséquence il leur sera quasi impossible de trouver un distributeur ou de passer sur une télé. Et si un distributeur a la folie de prendre ce risque , ce sera avec une minuscule distribution, deux à cinq salles en France, sans publicité ni campagne d'information.

Et pourtant ces films existent. La profession pourrait les reconnaître, et qui sait? les récompenser, lors de cette grande fête annuelle que sont les César, et leur donner ainsi une nouvelle vie sous une nouvelle lumière. Cela, vous le voyez, est également impossible.

Il en va ici, comme dans la politique du CNC, de la diversité et du renouveau de notre cinéma. Ces règles, lois, , obligations, qui empêchent ce cinéma d'être vu sont inquiétantes parce qu'elles révèlent à tous les niveaux, un refus de voir ce cinéma exister, une volonté de le détruire, de le faire disparaître.

Il fut un temps où Cocteau pouvait dire "le cinéma est un art, mais c'est aussi un peu, une industrie". Aujourd'hui le cinéma est une industrie, mais on a oublié qu'il peut être un art. Imaginons que ces mêmes lois -sur l'agrément par exemple- existaient dans d'autres domaines, cela signifierait que vous ne pourriez écrire un livre sans avoir de contrat avec un éditeur, chanter une chanson sans producteur, peindre un tableau sans galerie.

Si, certes , il faut protéger les travailleurs du cinéma, i.e. les intermittents, des dérives et exploitations des financiers les plus puissants du système, cela ne doit pas se faire au détriment d'un cinéma fragilisé, novateur et différent comme c'est le cas aujourd'hui.

J'écris cette lettre avec l'espoir que si nous sommes entendus, les choses pourraient un peu bouger. J'écris cette lettre avec l'espoir que si elle pouvait être lue par les membres des Cesar ceux ci pourraient avoir alors la curiosité de voir ces films dont ils n'entendront pas sinon parler, demander à ce qu'on leur en donne connaissance. Il y a des solutions pour cela et, je le répète, grâce à l'internet , elles peuvent même être gratuites, sans pour autant déparer dans le si beau et prestigieux coffret des César.

En vous remerciant de m'avoir lu.

Philippe Barassat"

La bande-annonce d'Indésirables de Philippe Barassat :

Commenter cet article

VILLENEUVE JEAN-MARIE 05/10/2016 21:10

TOUT EST FAUX a été demandé par les Césars. Mais, avant même cette histoire des 7000 euros, a été coupé faute de numéro d'agrément du CNC (impossible à avoir sans société de production derrière le film avec toute l'équipe rémunérée). J'en déduis que Philippe Barassat a passé la première étape (agrément CNC... ce qui veut aussi dire qu'il a réussi avec 7000 euros à payer tout le monde selon les minimums syndicaux... ?!). Et concernant le cas de Rengaine, je sais qu'il a obtenu de manière illégal (dixit l'ancien directeur du CNC et des gens des bureaux du CNC à qui je demandais comment Rengaine avait pu avoir le papier que je leur demandais...) Rengaine a été soutenu par les hautes instances. Tant mieux pour ce film. Pas question de cracher dessus, c'est tant mieux que ce film ait pu vivre mais cela a été dur d'être jeté comme une mer.. malgré une très belle presse sur le film. Le problème est profond : que faire quand on n'est pas financé et que tout acte filmique devient alors en quelque sorte hors la loi ??? Double peine.

Archives

Articles récents