30 mars au 3 avril 2005
Tours
Depuis quatre ans, le festival De lEncre à lécran réunit cinéastes et écrivains pour fêter la rencontre entre la littérature et le cinéma, le passage de lencre à lécran. Rétrospectives à thèmes, films inédits, ciné-concerts, documentaires et conférences : une programmation souvent décalée et de qualité. A lhonneur cette année, William Shakespeare et Jules Verne. Et la BD qui fait son apparition au sein de la compétition.
COMPTE RENDU
Au terme élitiste, on préfèrera lexpression haut de gamme. Moins péjorative, moins sectaire pour parler dun festival qui peine encore un peu à attirer les grandes foules. Pas facile, en effet, dimposer une manifestation qui ne propose que des films adaptés duvres littéraires. A une époque où on lit peu, une époque où les livres sensation sont best-seller, aux dépens dune littérature plus classique. Bref, le festival De lEncre à lécran est comme un défi.
Au terme de sa 4e édition qui sest déroulée le dernier week-end de mars à Tours, le festival paraît plus installé et moins fouillis. Dabord, le public est de plus en plus nombreux dédition en édition, grâce notamment à laccent qui a été mis pour attirer un public jeune et / ou scolaire. Les personnalités à faire lhonneur de leur présence aux festivaliers sont aussi plus variées et fédératrices : de Marie-Anne Chazel à Emmanuelle Béart, de Guillaume Laurant (scénariste du futur film dAlain Chabat sur le Marsupilami) à Gilles Taurant (scénariste de prédilection dAndré Téchiné). Enfin, la programmation est toujours plus cohérente, intéressante et décalée : un mélange subtil entre des auteurs populaires et des films rares (et inversement).
Shakespeare comme sil en neigeait
En ouverture cette année était projeté Falstaff dOrson Welles. Un film tourné vingt ans après Citizen Kane, en 1965, adapté de quatre pièces de William Shakespeare. Falstaff a été choisi pour donner le coup denvoi à la première thématique de la 4e édition du festival. Luvre de Shakespeare était sous les projecteurs avec un choix très vaste dadaptations, parfois de la même pièce par différents réalisateurs : Roméo et Juliette (Robert Wise avec West Side Story, Ernst Lubitsch avec Roméo et Juliette dans la neige), Hamlet (Franco Zeffirelli, Laurence Olivier, Grigori Kozintsev avec Iosif Shapiro), Mac Beth (Orson Welles, Roman Polanski, Akira Kurosawa avec Le Château de laraignée), Beaucoup de bruit pour rien (Kenneth Branagh), Jules César (Joseph L. Mankiewicz), Henri V (Laurence Olivier), Le Roi Lear (Hakira Kurosawa avec Ran, Grigori Kozintsev) et Othello (Orson Welles, Sergei Youtkevitch).
Mention particulière pour le Roméo et Juliette de Lubitsch : la projection de ce film muet de 1920 était accompagnée de lOctuor de France, qui jouait la bande-son -une musique spécialement composée postérieurement au film par Antonio Coppola- en direct, sous les yeux du public. Cest la formule du ciné-concert, connue sous le nom de « projections-concerts » à la Quinzaine des Réalisateurs de Cannes notamment. Une formule-succès : pour le pastiche de Lubitsch du classique de Shakespeare, il y avait près de 2000 personnes dans la salle ! Dans cette version loufoque de Roméo et Juliette, laction se passe en Autriche, dans un petit village enneigé. Les Capulet et les Montaigu se présentent comme des caricatures dAutrichiens avec ventre bedonnant, chapeau et salopette ! Le film paraît dautant plus fantaisiste avec laccompagnement musical de lorchestre, la musique nhésitant pas à insister sur les gimmicks des personnages ou les scènes daction.
Bon anniversaire, Jules !
Pour célébrer le centenaire de sa mort, une rétrospective était également consacrée à Jules Verne. Sur le même principe que Shakespeare, une petite dizaine de films ont été sélectionnés pour rendre hommage à lauteur qui fait encore rêver les jeunes daujourd'hui et dantan. De Michel Strogoff de Victor Tourjansky à Voyage au Centre de la terre dHenry Levin, des Indes noires de Marcel Bluwal au Dirigeable volé de Karel Zeman. Comme pour la rétrospective Shakespeare toujours, des conférences proposant une réflexion sur le passage de lencre à lécran étaient proposées par des universitaires essentiellement. Pour Verne, il sagissait de savoir si Jules Verne était véritablement un auteur pour la jeunesse. Une question qui séloigne un peu du cinéma, mais qui montre que justement De lEncre à lécran nest pas quun festival de cinéma et quil sattache à comprendre la littérature, en tant que terreau fertile pour le 7e art. Pour Shakespeare, le propos était un peu plus centré sur lesthétique cinématographique, en sintéressant à la difficulté dadapter du théâtre à lécran. En question donc, linévitable problème du simple théâtre filmé ou du film pouvant « trahir » luvre originelle. Pour illustrer le propos, les festivaliers étaient invités à voir Le Château de laraignée de Kurosawa et Mac Beth de Welles pour constater les divergences quil peut y avoir dune adaptation à une autre. Il y a un monde entre ces deux films puisque Kurosawa transpose lhistoire de Mac Beth dans le Japon du XVIe siècle tandis que Welles reste à peu près fidèle à la pièce ! Le débat a pris une tournure intéressante lorsque la question de la subjectivité inhérente au film a été abordée : il y a une dimension subjective au cinéma qui nest pas possible au théâtre. Lesthétique et les codes de narration que le réalisateur va décider demployer ne peuvent pas exister au théâtre. Selon Sarah Hatchuel, maître de conférence à Paris I, il y a notamment « une tension entre ce que le film montre et ce quil garde caché. Cest le mode de la dissimulation progressive. »
Du nouveau, du court, du doc et des bulles
Pour revenir à la compétition, une nouvelle catégorie a été ajoutée cette année. Au court métrage, au documentaire et au roman est venu se joindre un prix consacré à la meilleure bande dessinée adaptable à lécran. Un choix dans la politique douvrir davantage le festival à un jeune public. Treize BD ont été retenues, notamment Lady S. de Jean Van Hamme et Philippe Aymond et La Malle Sanderson de Jean-Claude Götting, qui a remporté le prix cette année.
Côté court, le jury présidé par Claude Pinoteau devait choisir parmi six courts métrages, tous français. Parmi eux, la première expérience de réalisation de Mathieu Simonet, plus connu en tant quacteur (La Bande du drugstore de François Armanet).
Le documentaire mettait la littérature à lhonneur bien sûr : de Mary Shelley (film qui a remporté le prix cette année) à Howard Fast (un « rouge » né à New-York en 1914, qui a écrit entre autres Spartacus).
Enfin, hors compétition, cinq long métrages inédits : Les Amantes de Joël Jouanneau et Isabelle Marina (France) ; Novecento : Pianiste de Frank Cassenti (France) ; The Saddest music in the world de Guy Maddin (Canada) ; Le Thé dAnia de Saïd Ould-Khelifa (Algérie, France) ; Un Fil à la patte de MIchel Deville (France). Ce dernier était proposé en clôture du festival, en présence de deux de ses acteurs : Tom Novembre et Emmanuelle Béart.

Fieschi et Béart réunis
Emmanuelle Béart, vice-présidente de lassociation organisatrice du festival, était également là pour la clôture pour remettre un prix hommage au scénariste Jacques Fieschi. « Quatre fois, il ma donné la vie, quatre fois envie » a confié Béart au moment de remettre le prix : dans Quelques jours avec moi, Un Cur en hiver, Nelly et Monsieur Arnaud et Les Destinées sentimentales. « Cest une relation très étrange entre le scénariste et lacteur, a t-elle poursuivi. Lacteur cherche à saccaparer ce texte et peut même oublier par qui il a été écrit. » Un beau moment du festival, en tout cas, que de voir réuni ces deux fidèles de Claude Sautet.
Jacques Fieschi était donc linvité dhonneur de cette édition. Une nuit, en sa présence, lui était consacrée avec au programme Police de Pialat, LAdversaire de Garcia et Un cur en hiver de Sautet. Il a parlé de son métier, raconté des anecdotes de tournage et aussi parlé de sa relation avec les acteurs (lire portrait et interview de Jacques Fieschi).

Astruc, le sage
Enfin, un mot sur la master class (ou conférence de maître) dAlexandre Astruc. Les organisateurs du festival continuent sur leur belle lancée dinviter des cinéastes rares et de renom pour cet exercice. Volker Schlöndorff avait longuement commenté lannée dernière son travail sur ladaptation du livre de Gunther Grass, Le Tambour. Alexandre Astruc, père de la célèbre formule « caméra-stylo », a choisi de parler de son idée, sa conception du cinéma, en sappuyant sur certains de ses films : Le Rideau cramoisi, Le Puits et le pendule, La Proie pour lombre, Éducation sentimentale. On sentait dans sa présentation une amertume certaine pour le cinéma daujourd'hui. Pour le cinéaste et ancien rédacteur des Cahiers du Cinéma, « le cinéma est pratiquement mort ». « Je dis ça la mort dans lâme. Actuellement, il y a trop dimages, trop de mauvaises images, trop de déferlement dimages. Si par miracle, il y avait quelqu'un à faire quelques belles images, ce serait noyé dans ce déballage dimages. » Une belle leçon de choses du maître Astruc, citant à foison écrivains et cinéastes, racontant anecdotes sur anecdotes, dont on pouvait ressortir amer mais plus riche. (lire portrait dAlexandre Astruc)
Voilà le festival De lEncre à lécran dans toute sa diversité : des moments démotions, de réflexion mais aussi de rires bien sûr. Comme au cinéma.
Au programme de lédition 2005
Rétrospective de William Shakespeare et Jules Verne
Hommage au scénariste Jacques Fieschi
Master class du cinéaste et critique Alexandre Astruc
Films muets en musique : Roméo et Juliette dans la neige dErnst Lubitsch et The Kid brother de Jay Howe et Ted Wilde
Longs métrages inédits hors compétition : Les Amantes de Joël Jouanneau et Isabelle Marina (France) ; Novecento : Pianiste de Frank Cassenti (France) ; The Saddest music in the world de Guy Maddin (Canada) ; Le Thé dAnia de Saïd Ould-Khelifa (Algérie, France) ; Un Fil à la patte de MIchel Deville (France)
Présentation de scénarios avec Bernard Cohn, Fatiha Dahmani, Pierre Laur, Pierre Leroux et Politique Cruchten
Passages (des acteurs, des réalisateurs, des scénaristes, des écrivains parlent de leur relation au cinéma et à la littérature pendant une dizaine de minutes) avec Maria de Medeiros, Yves Boisset, Marcello Mazzarella, Tom Novembre, Franca Maï, Pierre-Loup Rajot et Dominique Sampiero
Séance pour les écoles maternelles et primaires : Le Sortilège des trois lutins de Karel Zeman et Le Dirigeable volé de Karel Zeman
Projections en plein air : Ran dAkira Kurosawa et West Side Story de Robert Wise
Exposition « Federico Fellini, dessinateur » au château de Tours
Palmarès 2005
Prix Lanterna Magica du documentaire (remis par Yves Boisset et Noëlle Châtelet) : Mary Shelley de Guylaine Dionne (Canada)
Prix Lanterna Magica du court métrage (remis par Claude Pinoteau et Marie-Anne Chazel) : Les Princesses de la piste de Marie Hélia (France)
Lanterna Magica dhonneur (prix remis par Emmanuelle Béart) : Jacques Fieschi pour sa carrière de scénariste
Prix Lanterna Magica du meilleur roman adaptable à lécran (remis par Catherine Corsini et Gérard Desarthe) : La Femme qui attendait dAndreï Makine
Prix Lanterna Magica de la meilleure bande-dessinée adaptable à lécran (remis par Guillaume Laurant et Jean-François Lepetit) : La Malle Sanderson de Jean-Claude Götting (France)
Le prix de lécran à lencre a récompensé trois étudiants sélectionnés pour participer à un atelier décriture critique de cinéma, sous la direction de Pascal Mérigeau, journaliste au Nouvel Observateur (remis par Pascal Mérigeau)
Site du festival



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